Les Éditions de La Frémillerie

Théâtre d’ombres

Extrait

 

 

LE MYTHE D’EXCALIBUR POUR UNE HUMANITE NOUVELLE

 

   L’image négative d’un Peter égocentrique et manipu­lateur s’éloigne progressivement de ma mémoire… Cette imprégnation cruelle imposée par moi-même à l’adoles­cente que j’étais, pèse de moins en moins sur la femme que je suis en train de devenir depuis mon arrivée en Thaïlande. Je n’en ai pas fini pour autant avec Peter, il était bien trop complexe pour que ce différent entre lui et moi soit réglé une fois pour toutes. Soixante-douze heures à Bangkok et à des milliers de kilomètres de chez moi, ma vision du monde commence à changer. Et moi, serais-je aussi déjà différente ? La Thaïlande, pays de l’imperma­nence et de l’illusion, y serait-elle pour quelque chose ? Ou est-ce le seul éloignement géographique - et de mon pays et de mon enfance - qui m’obligerait à voir les événements de ma vie sous une perspective différente ? Même le regard sur ma mère se modifie à la lecture de son journal de bord vieux de presque trente ans. Elle n’a pas toujours été cette femme douce et silencieuse que j’ai toujours connue. Le personnage vif, aventureux et légèrement égocentrique que je découvre entre ses lignes, dort-il toujours en elle ?

  

   Je rejoins mon hôtel de « Khao Saan Road », après une traversée de Bangkok en moto avec Ek. « Ek » c’est en fait, la façon thaïe de prononcer « Ex », diminutif de « Excalibur », étrange nom pour un asiatique ! La mère de mon nouvel ami connaissait sans doute la légende du roi Arthur à travers le cinéma, mais connaissait-elle le mythe profond de ce personnage, son sacrifice qui ouvre une voie nouvelle à l’humanité et le passage des croyances anciennes remplacées par un Dieu unique ? Un nom qui colle tellement au personnage de mon inquiétant compagnon. Sur la moto, les cheveux de Ek volètent dans mes yeux, se collent sur la peau de mon visage humidifiée par l’air mouillé de la nuit. Il me crie plein de choses que je ne comprends pas mais auxquelles je réponds systéma­ti­que­ment par l’affirmative. Il m’attrape les mains, les accroche étroitement à sa taille. M’attache à lui. « Par mesure de sécurité ! » hurle-t-il en se retournant dangereusement. Tu parles ! Au pied de mon hôtel, il m’embrasse bizarrement en frottant son petit nez de voyou sur ma joue. J’étais prête à repousser un vrai baiser « à la française », mais son geste est si mignon, si inattendu que je ne bouge pas. « Hom » me dit-il : « Respirer. Se respirer en thaï. » Tellement plus délicat que les échanges de salive. Ouah ! Surtout après la soupe épicée dont on vient de faire nos délices dans un marché de nuit. Malins les thaïs ! Avec leur « waï », ils règlent élégamment le problème des mains moites. Avec leur « hom » celui des échanges de germes !

            

 

DES MIROIRS QUI RÉFLÉCHISSENT

 

   Une fois dans ma chambre, je me rends compte que je ne suis pas encore tout à fait ajustée au pays. Une impression d’irréalité flotte autour de moi : passage dû à la fatigue du voyage et au manque de sommeil. Depuis mon arrivée à Bangkok, j’ai l’impression d’être passée de « l’autre côté du miroir », mais je repousse cette idée que je trouve absurde, on ne passe pas à travers les miroirs du temps ou de l’espace, et je ne suis pas Alice aux pays des merveilles. A l’inverse de cette formule magique, je crois, au contraire, que les miroirs élargissent notre champ de vision et nous font apparaître plus clairement des détails jusque là imperceptibles. Je me mets face à mon miroir. Je regarde « devant » moi et c’est tout ce qui est « derrière » moi qui devient visible. Etrange, non ? Les détails de mon passé m’intriguent et je ne suis pas sûre de vouloir les regarder en face, je ne peux cependant échapper à leur révélation dans le miroir.

 

   …. Peter a toujours eu des assistantes dont le charme n’avait d’égal que leur envie de pénétrer le monde brillant de leur patron épisodique. Il avait l’art de nous convaincre que ces maîtresses-assistantes lui étaient indispensables puisque ma mère refusait de jouer ce rôle. Plus tard, c’est moi qui ai repoussé cette fonction d’assistante corvéable à merci, de jour comme de nuit, et il a continué de nous imposer, à ma mère et à moi, des blondes extravagantes, des brunes faussement mystérieuses, des comédiennes extraverties ou des minettes plus préoccupées de séduire le maître que de classer les dossiers de son bureau… Il les choisissait plutôt jeunes, son but étant de les exhiber. Si elles espéraient se servir de lui, lui les utilisait comme faire-valoir. L’étalage de ces filles me faisait mal, surtout pour ma mère. Etaient-elles stupides ? En tout cas, toutes bonnes admiratrices et auditrices attentives. Un jour Peter m’avait même confié ironiquement qu’il aimait voir leur bouche s’arrondir d’étonnement à la lecture de ses textes ou de ses dialogues. La seule reconnaissance que j’ai envers Peter, c’est la facilité avec laquelle il faisait de ces personnages indispensables des mannequins interchan­geables. Comment pouvais-je aimer cet homme-là ? Aujourd’hui, et rétrospectivement, je le plains. Il a dû souffrir de ne pas recevoir l’admiration continue de sa femme et de sa fille. Un tel besoin de reconnaissance, c’est quoi ? Une forme d’infirmité ? Une maladie incurable ? Ou le prix à payer pour la célébrité ?

 

   Il est deux heures du matin heure locale, neuf heures du soir à Paris ou à Londres, le sommeil me fuit, et cette nuit, j’aimerais quand même bien être Alice au pays des Merveilles. 

 

LF

Photos de Michèle Jullian