Les Éditions de La Frémillerie

Une vie à Mangueba

Roman de Fred Bissahou

 

 

Chapitre  1

 

Ils venaient là simplement pour s’asseoir. Ils y venaient respirer devant un paysage qu’ils ne se lassaient pas d’admirer. Un paysage qui leur était familier, qui les embrasait de bonheur, qui s’étendait devant leurs yeux, plein de couleurs. Les montagnes se succédaient. Les arbres ondulaient, colorés de vert et de jaune. Juliana ! Elle était fascinée par le soleil qui descendait lentement derrière les épaisses hauteurs, si rayonnant, si séduisant. Mais, Juliana était silencieuse. Elle n’était pas du tout à son aise. L’inquiétude de ne plus revoir Salvador montait dans son corps entier, la tourmentait. Elle inclina la tête ; entreprit de glisser ses cheveux sur sa nuque où des barrettes les enserrèrent.

Elle caressa la nature d’un regard ému. C’était un lieu parcouru de vallées, de rivières lentes dont les berges foisonnaient de fougères et de roses sauvages. Le lieu du fleuve Missoumba qui traçait toujours un perpétuel arc-en-ciel en direction du soleil. Son regard se perdit dans les plaines immenses qui s’étalaient à perte de vue où des lièvres détalaient au moindre chuchotement. Des yeux, elle suivit la route des champs qui s’engageait sous un tunnel de verdure comme si elle voulait y retrouver les traces de son destin, celui d’une femme au comble de l’amour.

Et encore le désir revint sans un mot, sans un baiser, sans un frôlement. Elle passa la main droite sur son visage, un visage de jeune fille, belle d’une beauté simple. Elle exécuta muette, dans un mélange d’extase et de mélancolie, quelques pas autour du rocher où Salvador, assis taciturne, la regardait, la conscience imprégnée des mélopées de perdrix qui fouillaient dans les champs de manioc. Ces perdrix étaient là aussi, tous les soirs. Elles ne craignaient rien. Elles n’avaient peur ni de Salvador, ni de Juliana. Elles étaient libres.

Juliana se tint face à Salvador. Elle lui prodigua de charmantes attentions, lui confia tous ses yeux, s’agenouilla à ses pieds comme elle avait l’habitude de le faire quand l’incertitude lui rongeait le cœur ; elle  lui sourit. Elle se releva, refit quelques pas, le regarda à la dérobée ; un chagrin prit d’assaut ses nerfs. Elle trembla. Elle retint son souffle. Comme intriguée, elle regarda en l’air. Sourit encore. Elle ajusta son châle pourpre qui formait une auréole autour de ses épaules. Le vent en faisait danser les pans. Juliana le noua sous le menton.

- Pourquoi t’obstines-tu à t’engager dans cette lutte ? demanda-t-elle d’un air pressé. 

Salvador comme sorti d’une rêverie, prit une attitude plus sérieuse que son âge. Il la saisit par le bras. Il ne dit rien. De toutes les manières, rien ne le ferait dévier de son dessein. Il n’en démordrait pas.

Le désir ! L’exaltation ! Soudain, il était dans cet état d’exaltation où le désir monte et vous surprend sans que vous puissiez le contenir. Il la prit dans ses bras. Juliana qui attendait plutôt une réponse à sa question, voulut desserrer l’étreinte, mais déjà l’homme enfermait dans ses doigts la rondeur du sein. Il glissa la pointe éclose dans la paume de la main.

Juliana avait des yeux qui débordaient d’amertume et de tristesse.

Avec un geste d’impuissance, elle s’écroula sur le rocher. Elle le supplia en le repoussant des mains affaiblies :

- Ce n’est pas le moment, non, je n’en veux pas.

Mais ses protestations moururent sur les lèvres de l’homme. Les enlacements se succédèrent. Ses yeux étaient ternes, sans expression. Puis ils s’éclairèrent. 

Les perdrix chantèrent encore. Ces chants annonçaient la nuit. Il était peut-être dix sept heures. Lentement un rideau de ténèbres recouvrit la nature : les pâturages s’assombrirent.

Ils se redressèrent, se relevèrent. Et ils marchèrent vers le village, presque collés l’un à l’autre par l’étroitesse du sentier, absents d’eux-mêmes. Leurs pieds foulaient de petites herbes qui se redressaient derrière eux. La plaine était déserte : aucune silhouette humaine.

Ils s’arrêtèrent, se regardèrent dans les yeux. Encore se renversèrent tendrement. Juliana frémit de tout son corps. Ses artères battirent d’un rythme saccadé sur ses tempes. Ses lèvres s’entrouvrirent sur la candeur d’un sourire. Sa jupe glissa. Ses yeux luisaient comme des pierres précieuses. Les amants formaient deux miroirs qui se renvoyaient leur clameur en écho. Elle était prête à se donner sans plus rien défendre, son corps exprimait une volupté  aux moindres effleurements des mains. Dans le ciel, la nuit régnait déjà. La lune passait sous des mares de nuages. L’intensité de sa lumière se réduisit comme pour soutenir l’étreinte.

Ils respiraient la senteur de leurs corps.

Le sifflement du vent vespéral qui arpentait les cimes des arbustes leur parvenait comme le son d’une flûte. Et descendait dans leurs veines comme un somnifère. Juliana eut envie de dormir, elle ferma les yeux, mais les rouvrit aussitôt comme si Salvador allait disparaître. Elle ne voulait pas le perdre. Elle redoutait qu’il soit mêlé à la guerre qui déchirait le pays.

Elle était maintenant affalée sur l’herbe drue. L’homme la prit encore par la main. Elle se leva en titubant. Son châle se desserra. Sa chevelure défaite se répandit derrière la nuque. L’homme passa la main à son nez, esquissa quelques petites pressions en guise de massage, une façon de vaincre le stress.

Et d’une voix évasive, il dit :

- Je dois rejoindre la lutte, je ne peux tolérer l’injustice.

Au fond de ses paroles, une indicible expression de révolte se faisait sentir.

Juliana ne répondit pas aussitôt. Elle regarda autour d’elle comme si elle cherchait ce qu’elle avait à dire. Ils s’échangèrent ensuite quelques regards qu’elle ne voulait plus quitter.

L’accablement et l’amertume. Comme la nuit dans le ciel et dans la plaine, l’accablement et l’amertume prenaient possession de ses yeux, par petits cillements. Une ombre.

Juliana lança d’une voix sincère :

- De quelle justice parles-tu ? La justice n’existe pas. D’ailleurs elle n’a jamais existé, elle le sera toujours, même si les canons se taisent. La guerre est bien une triste chose.

Salvador rêvait de la guerre. Il avait le sentiment que c’est seulement en elle que l’épisode le plus important de l’Histoire allait se produire. Et il se sentait plein de force et sans doute son heure allait sonner. En silence, le temps poursuivait sa marche.

Le pays était en proie à une guerre civile. Les gens quittaient les villes. Ils fuyaient les rudes confrontations.

La guerre dévastait ce que les hommes avaient construit. Sur de grands immeubles, orgueil du pays à l’époque de sa prospérité, il y avait d’effroyables traces d’obus.

Des maisons, écornées par les rafales des mitrailleuses et les lance-roquettes. Les gens mouraient, les tripes répandues sur le sol, la tête labourée par les impacts de balles. Sur des avenues, on pouvait voir des colonnes immobiles de camions calcinés, criblés d’éclats. Les trains ne circulaient que pour transporter les soldats. Non : les guerriers. C’est comme ça qu’on les appelait. Les guerriers. Ils étaient nombreux. Des enfants. Des adolescents. Des vieillards : ceux qui avaient dépassé l’âge de la guerre, ceux-là qui devaient pourtant enseigner la paix aux plus jeunes.

Ils étaient aussi dans les trains. Les trains de guerre. Ces trains qui circulaient de jour comme de nuit. Leurs compartiments étaient pleins de visages furieux. Sur leurs plates formes des véhicules blindés et des canons énormes. Les hôpitaux étaient réquisitionnés. Evacués pour servir de quartiers généraux aux chefs de guerre. Les malades abandonnés à eux mêmes. Certains couraient, mourant avec des perfuseurs. Et la maladie achevait de les tuer dans leur abri de fortune.

La radio nationale n’émettait plus. Seules, les radios étrangères commentaient les événements, inventoriaient les défaites et les replis tactiques. On tuait avec des armes à feu, des machettes, des pilons… Les morts se comptaient par milliers. Les femmes violées, les bébés pilés dans des mortiers. La terreur était grande. C’était une maison de fous : les gens étaient habités par tous les démons de l’enfer, il n’y avait d’autre vertu que l’épanouissement du mal que chacun porte dans son cœur. La loi était pure dérision, un nouveau credo avait pris sa place : la loi du vainqueur. Les populations urbaines se repliaient vers les villages. Une nouvelle forme d’exode avait pris forme : l’exode urbain. Les citadins émigraient vers les villages. Mangueba ! Sa population augmenta. Comme tous les villages, il était désormais strié par la guerre, pelé par elle, défiguré par elle. Là, les jeunes s’employaient aussi à la guerre. Les aînés la redoutaient. Certains s’adonnaient aux travaux champêtres. Ils avaient des parties de terre où on trouvait des variétés de tubercules, de bananes...

Salvador tenait Juliana, alors, par l’épaule. Ils s’arrêtèrent, se rassirent, se couchèrent à nouveau sur les herbes. Le temps passa. La lune déboucha des nuages  en redoublant de lumière. Un tendre décor se superposa au ciel éblouissant. On voyait des fées aux chevilles d’or. L’image était tellement nette que Juliana se mit à contempler le ciel avec enthousiasme. Elle lui parut plus belle que de coutume.  Salvador la serra contre lui. Il posa les mains sur ses hanches. Soudain, ils se séparèrent l’un de l’autre comme deux oiseaux frappés par une même balle. Ils haletaient, le souffle coupé par une longue embrassade. L’homme se replia, tourna sur lui-même. Sur les herbes humectées par la nuit. Comme pour suivre son signal, Juliana l’imita. Elle voulut là encore trouver un moment pour le dissuader.

 - Tu n’es pas d’humeur à me comprendre, je ne veux pas que tu t’engages dans cette guerre.

D’un coup, l’homme se leva et la releva. Les yeux exorbités. Une sorte d’horreur s’y dégageait. Il lança d’un trait :

- Je n’admettrai plus que tu reviennes sur ces paroles. Cette guerre nous a été imposée. Je me bats pour la dignité des femmes violées, des vieillards torturés et tués  et des bébés pilés tel du manioc. Jamais je ne supporterai cette déchéance.

En entendant ces paroles, Juliana rejeta la tête en arrière comme si elle venait de recevoir un coup de poing en plein visage. Elle sentit comme la pointe d’un couteau dans sa poitrine. Elle avait mal au cœur. La douleur fut réelle, elle traversa son thorax pour ressortir dans son dos. Juliana haletait. En tout cas, les idées que Salvador s’était faites de la guerre pesaient trop lourd dans la balance. Fustigée par le ton de Salvador, Juliana chercha encore les mots.

 - Penses-tu qu’on peut laver le sang avec le sang ?

Ce fut comme une invite à la sagesse. Elle ajouta d’une voix lointaine :

- Il y a parmi les guerriers des maniaques du viol. Des pervers de toutes espèces. Ils n’ont plus de cœur ni pour aimer ni pour haïr. Même le désir de vivre est mort en eux.

Elle se frotta les mains pour calmer son émoi.

Depuis le début de la guerre, partout il y avait des pleurs. Pleurer était devenu comme une nouvelle culture. On pleurait le matin, à midi et le soir. Et on reprenait le lendemain. Nul ne pouvait rien contre les pleurs. On souffrait d’une douleur écrasante. Les femmes pleuraient ensemble. Quel homme à la place de Salvador ne se mettrait pas en colère devant les injonctions d’une femme ?

Salvador reprit calmement :

- Se décider est ce qu’il y a de plus difficile, mais ne pas se décider c’est désastreux. Je suis résolu à me battre du côté de la justice. Fais-moi confiance, je ne me vois pas enclin à commettre des imprudences.

Il embrassa son front, ses yeux et ses lèvres longuement pour la rassurer. Il donna l’impression de regarder l’avenir comme on regarde dans les yeux de quelqu’un qu’on connaît bien.

Juliana avait la mollesse d’une herbe arrachée. Elle avait l’air châtiée.  Elle eut la certitude que ce qu’elle venait d’entendre tenait lieu de vérité. Plus question d’insister.

Salvador appartenait à cette catégorie d’hommes qui choisissent de sang froid sans s’inquiéter des désastres et des damnations. Juliana voyait clairement que pour elle, la vie semblait tourner au chaos. Il ne lui restait plus rien de tout ce qu’elle avait aimé. Et tout ce qu’elle avait construit jusque là ne reposait que sur du sable. Ses espoirs n’étaient que des feux de paille. Ses réalisations, de la poussière emportée par le vent. Sa vie lui pesait. Elle se sentit aussitôt infirme comme si un pan de sa chair s’était séparé d’elle. Une petite colère s’éleva dans son corps, se porta sur ses lèvres. Juliana se mordit les lèvres. L’idée de mariage qu’elle mûrissait fut reléguée derrière celle de la guerre qui s’imposa à elle. La vie se révélait poussiéreuse telle l’envers d’un tapis.

LF